JANVIER : L’abus de pouvoir
L’abus de pouvoir ne surgit jamais à grand bruit : il s’insinue. Dans les institutions comme dans nos vies les plus intimes, il avance masqué, se dissout dans les habitudes, se faufile dans les hiérarchies, se glisse dans les gestes que l’on ne questionne plus. Il prospère dans les angles morts de notre vigilance, dans les silences que l’on tolère, dans ces minuscules renoncements qui finissent par dessiner des lignes de domination. De la scène politique aux relations du quotidien, il existe mille manières de laisser l’autorité basculer en emprise.
Au Théâtre de la Concorde, nous pensons que l’art peut mettre la lumière là où certains pouvoirs préfèrent l’ombre. Faire Concorde, c’est créer un espace où la parole circule librement, où l’on s’autorise à nommer ce qui dérange pour mieux le comprendre. C’est offrir un lieu où les citoyennes et citoyens peuvent interroger la manière dont on gouverne – et dont on se gouverne soi-même. Parce qu’il n’y a pas d’abus de pouvoir là où la pensée respire, là où les contre-pouvoirs sont vivants.
Le mois de janvier réunit spectacles, rencontres et ateliers qui interrogent nos fragilités démocratiques, nos angles morts, nos zones aveugles. Les voix marginales, les récits enfouis, les résistances discrètes trouvent ici une scène. L’année s’ouvre comme un refus : celui de se taire.
DÉMASQUER LES ABUS : NOMMER, DÉNONCER, RENDRE VISIBLE
L’abus de pouvoir prospère quand les mots manquent. Quand les citoyennes et citoyens cessent d’être outillés pour questionner, contredire, résister. C’est pour défaire ces mécanismes invisibles que s’ouvre le 7 janvier la rencontre Revitalisation des contre-pouvoirs : un dialogue essentiel entre Magali Lafourcade, Michel Forst, David Dufresne et Transparency International, qui rappellent que l’État de droit ne se maintient pas seul. Il se nourrit des vigies, des lanceuses d’alerte, des observateurs attentifs qui empêchent l’arbitraire.
Cette exigence de vigilance se prolonge dans l’atelier Paroles croisées le 7 janvier, où les participants apprennent à se raconter, à croiser leurs vécus, à faire émerger les zones de friction et les angles morts de leurs propres récits. Parce qu’on ne comprend jamais mieux un système de pouvoir qu’en confrontant les subjectivités qui y évoluent.
Enfin, avec la Rencontre avec Asma Mhalla du 13 janvier, la pensée critique plonge au cœur de la mutation du pouvoir à l’ère des algorithmes. Alors que les technologies recomposent nos comportements, nos émotions, nos habitudes d’attention, comment déceler ce qui relève du choix ou de l’emprise ? Comment identifier la frontière mouvante entre influence et domination ?
Nommer : c’est déjà résister.
LA SCÈNE COMME ESPACE DE VÉRITÉ : LE THÉÂTRE CONTRE LA DOMINATION
Le théâtre demeure l’un des lieux où les rapports de pouvoir apparaissent à nu. Ils s’y jouent littéralement : dans les corps, les regards, la langue.
Avec Bérénice d’Anne Kessler (7 au 20 janvier), la tragédie devient outil d’exploration politique. Derrière la passion, derrière l’abandon et l’injonction à renoncer, ce sont les structures mêmes du pouvoir affectif qui se révèlent. Comment s’aimer sans dominer ? Comment gouverner sans écraser ? Dans l’épure racinienne, chaque souffle devient menace ou délivrance.
Cette question du pouvoir dans l’intime traverse Le Projet Laramie (27 janvier), où la pièce documentaire de Moisés Kaufman revisite le meurtre homophobe de Matthew Shepard. La violence sociale, institutionnelle et culturelle est ici disséquée avec une précision bouleversante : comment une communauté peut-elle produire l’impensable sans le voir venir ?
Le spectacle Je t’aime FORT, le 30 janvier, explore quant à lui les masculinités sous tension. Que reste-t-il de l’autorité quand elle se fracture ? Quelles formes relationnelles se reconstruisent quand les modèles hérités ne tiennent plus ?
Enfin, l’atelier Ensemble autrement (17 janvier) de l’association Safe Place propose un espace d’écoute et de partage pour interroger les violences sexistes, sexuelles ou relationnelles qui traversent nos vies quotidiennes. Une manière d’explorer ce que l’abus de pouvoir fait à nos corps, et comment les corps peuvent se réapproprier leurs récits.
RÉSISTER PAR LA CRÉATION : HUMOUR, POÉSIE, DANSE, SLAM
Il existe des résistances joyeuses, sensibles, ludiques, des brèches où le pouvoir vacille parce que la créativité déborde.
L’atelier Stand-up du 10 janvier transforme l’humour en arme douce : rire de ce qui oppresse, détourner les normes, se réinventer par la scène, c’est aussi reprendre pouvoir sur un récit qui nous échappait.
Avec la première séance du cycle Poésie Concorde : écrire l’émancipation (15 janvier), Rodolphe Perez ouvre un espace où les écritures poétiques deviennent force d’affranchissement. Desserrer les contraintes, déplacer les perspectives, créer une langue où la domination perd pied : la poésie devient acte politique.
L’atelier Slam du 24 janvier poursuit cette reconquête par les mots, offrant à chacun la possibilité de se tenir debout face au monde, de nommer ce qu’il refuse, ce qu’il espère, ce qu’il transforme.
Les ateliers danse Un pas vers l’autre (17 janvier) déplacent le pouvoir dans les corps : bouger autrement, sortir des gestes attendus, découvrir la liberté dans le mouvement.
Quant au Projet MERCI de Fabrice Melquiot, le spectacle du 23 janvier propose une scène pour des textes écrits collectivement, nés d’une pratique intensive et solidaire : quand les voix se tissent, aucune domination ne peut s’imposer.
REGARDER LE RÉEL SANS CLIGNER DES YEUX : DOCUMENTAIRES, ENQUÊTES, JUSTICE
L’abus de pouvoir demeure invisible tant qu’on détourne le regard. Le documentaire, l’enquête et la pédagogie civique ont ici un rôle crucial.
Le cycle FIPADOC s’ouvre le 20 janvier et nous confronte à l’un des visages les plus radicaux de la domination avec le film A Woman Captured : l’histoire réelle d’une femme captive et réduite à un état d’effacement total. Un rappel brutal de ce que l’abus de pouvoir peut produire quand plus aucun contre-poids ne subsiste.
La Remise du Prix Ada Lovelace (22 janvier) met à l’honneur celles et ceux qui interrogent les dérives technologiques, ces nouvelles formes de captation du pouvoir par les algorithmes, les plateformes, les architectures numériques.
Avec le spectacle Que jeunesse se raconte du 29 janvier, la parole revient aux adolescentes et adolescents. Leur récit direct, sans filtre, devient un révélateur puissant des normes, pressions, discriminations qui pèsent sur eux.
Lecycle La démocratie pour tous se poursuit le 28 janvier avec une séance sur le thème de la promesse participative. Elle clôt cet axe en réaffirmant une conviction : on ne combat pas l’abus de pouvoir par la technocratie, mais par la participation active, l’intelligence collective, le retour des citoyennes et citoyens au centre.
CO-CRÉER LA DÉMOCRATIE : QUAND LA SCÈNE DEVIENT ASSEMBLÉE
La démocratie n’est pas un régime abstrait : c’est une pratique. Elle se cultive, se travaille, s’apprend. Elle demande de se réunir, de débattre, de contredire, de chanter ensemble.
La Chorale pop participative (21 janvier) en est l’emblème : chanter ensemble, c’est faire corps ; c’est expérimenter une forme d’horizontalité joyeuse où aucune voix n’écrase les autres.
Le Procès fictif de la Conscience interroge, la 29 janvier, le pouvoir ultime : celui que nous exerçons sur nous-mêmes, sur nos choix, sur nos décisions. Qu’advient-il quand la conscience est sommée de répondre de ses propres errements ?
Enfin, la Cérémonie des Prix éthiques par l’association Anticor du 31 janvier clôt le mois en rappelant qu’il n’existe pas de démocratie sans vigilance. Récompenser les journalistes, chercheuses, artistes et citoyens qui refusent la compromission, c’est affirmer que lutter contre la corruption et les abus de pouvoir fait pleinement partie du travail démocratique.
EN JANVIER, REFUSER LE SILENCE
En janvier, le Théâtre de la Concorde ouvre l’année en rappelant que toute démocratie commence par un refus : celui de se taire.
Parce qu’il n’y a pas de liberté sans contre-pouvoirs, pas d’autorité légitime sans regard critique, pas de progrès sans récits multiples.
Parce que la vraie force d’une société ne réside pas dans le pouvoir qu’elle accumule, mais dans la lumière qu’elle ose projeter sur ses fragilités.