MARS : Les grand·e·s oublié·e·s de la démocratie
Il existe, dans chaque démocratie, des présences discrètes, des vies tenues en marge, des voix qui ne trouvent jamais l’espace où résonner. Ce sont les invisibles, les précaires, les exilé·es, les oublié·es des décisions publiques, mais aussi celles et ceux dont les histoires ne s’inscrivent dans aucun récit national. Une démocratie se juge à la qualité de son attention : à sa capacité à regarder celles et ceux qu’elle laisse sur le bas-côté.
L’oubli n’est jamais un accident. Il est un processus, une lente disparition dans les interstices. Et quand l’oubli s’installe, l’égalité vacille, la justice se fissure et le commun se défait. Faire Concorde, c’est résister à cet effacement. C’est réintégrer dans le récit collectif les expériences qui ne devraient jamais être périphériques. C’est inventer un théâtre qui répare autant qu’il donne à voir, un théâtre qui rend visible sans exposer, qui dignifie sans monumentaliser.
En mars, le Théâtre de la Concorde devient un lieu de réapparition : un espace où les voix longtemps reléguées reviennent occuper le centre de la scène. Chorales, procès fictifs, spectacles documentaires, dialogues sensibles : autant de formes modestes, courageuses, vibrantes, qui rappellent que la démocratie vit dans les interstices, là où l’on s’écoute et où l’on se reconnaît enfin.
LE RETOUR DES VOIX TUES : RÉAPPARAÎTRE DANS LE RÉCIT COMMUN
L’oubli commence souvent dans les marges. Dans les vies discrètes, dans les récits que l’on croit trop modestes pour être entendus, dans les gestes dont personne ne se souvient.
Avec Une légende à la rue (4 au 14 mars), Florence Huige et Jassa Hassan rappellent que les figures les plus puissantes ne sont pas toujours celles dont l’Histoire se souvient. Une femme aux cheveux argentés, une rue vivante, une présence lumineuse : l’espace public devient le lieu d’une transmission fragile, d’une mémoire orale qui refuse de disparaître.
Le projet Ladies Football Club (26 et 27 mars) ressuscite quant à lui l’une des grandes oubliées de l’histoire du sport : l’équipe de foot féminine de 1917, effacée par la suite parce qu’elle menaçait l’ordre établi. En redonnant chair à ces joueuses pionnières, le spectacle rappelle que certaines victoires ont été perdues pour de mauvaises raisons — et qu’il est temps de les réinscrire au cœur du récit collectif.
Enfin, la rencontre Bar PMU, loges, ces oreilles silencieuses qui écoutent les Français du 21 mars révèle la présence souterraine de celles et ceux que l’on voit sans regarder : gardien·nes, agents, auxiliaires de vie, travailleurs de la nuit. Leur écoute, leur vigilance, leur présence tissent un paysage social que la démocratie oublie trop facilement.
RÉSISTER À L’EFFACEMENT : CONTRE-POUVOIRS, ENQUÊTES ET VOIX ENGAGÉES
Résister à l’oubli, c’est aussi éclairer les mécanismes qui fabriquent l’invisibilisation.
Le cycle Eupraxie continu le 4 mars avec une séance menée par Sandra Laugier et Éric Benzekri, pour interroger la manière dont les récits sériels façonnent notre perception du politique. Les séries nous donnent des héros, mais aussi des angles morts : elles disent qui compte et qui disparaît.
Le cycle IA, démocratie et milieu informationnel se poursuit le 12 mars avec une séance sur l’ingérence étrangère. Portée par Hugo Micheron, cette rencontre nous plonge au cœur des zones grises du numérique : manipulations, interférences, influences invisibles. Dans ces espaces opaques, qui décide de ce qui apparaît et de ce qui disparaît ?
La séance FIPADOC du 17 mars, autour du film Un village en résistance, nous rappelle que certaines communautés luttent pour demeurer visibles face aux forces qui cherchent à les disperser. À travers l’histoire d’un village kurde, c’est la force fragile d’un collectif qui refuse l’effacement.
Avec Le patriarcat malgré nous (28 mars), Negar Haeri et Ivan Jablonka dévoilent un autre type d’effacement : celui des violences invisibles, des remarques quotidiennes, des gestes impensés qui perpétuent la domination. Le patriarcat n’est pas un récit disparu ; il est un récit qui se dissimule.
FAIRE RÉAPPARAÎTRE LES HISTOIRES QUI BRÛLENT : THÉÂTRE, MÉMOIRES, TRAJECTOIRES SILENCÉES
Le théâtre peut faire revenir ce que la société préfère taire.
Avec Le Projet Laramie (17 mars), adapté de Moisés Kaufman, la scène ressuscite le souvenir de Matthew Shepard, jeune homme assassiné pour son orientation sexuelle. La pièce interroge les responsabilités partagées, les silences complices et les récits collectifs qui échouent à protéger.
Scènes de la vie conjugale (17 au 28 mars), dans la mise en scène de Christophe Perton, explore les zones grises de l’intime : ce qui se joue dans les relations, ce qui se dit et ne se dit pas, ce qui se brise à l’abri des regards. Le couple devient un microcosme où réapparaissent des siècles de rapports de pouvoir.
Enfin, le cycle Poésie Concorde propose une séance le 19 mars sur les Figures invisibles et la reconnaissance, consacrée à celles et ceux que la démocratie peine à voir ou à reconnaître. Les écritures poétiques, à travers les voix partagées en scène ouverte puis la rencontre avec l’auteur·rice invité·e, deviendront un outil de visibilité, de réparation et de justice narrative.
COMMUNAUTÉS, FRAGILITÉS, SOLIDARITÉS : CE QUI TIENT ENSEMBLE
Dans les interstices de la société, il existe des formes de solidarité qui ne demandent qu’à réapparaître.
La Chorale pop participative (11 mars) incarne cette joie collective. Chanter ensemble, ce n’est pas seulement faire musique : c’est tisser un commun, faire entendre des voix disparates qui trouvent enfin leur place dans une harmonie partagée.
Le concert d’Yilian Cañizares du 13 mars donne corps à une autre forme de réapparition : celle d’une culture qui traverse les frontières. Entre violon, voix et rythmes afro-cubains, l’artiste fait surgir des mémoires transatlantiques, des récits oubliés, des filiations musicales que les dominations successives avaient tenté d’effacer.
La séance du 18 mars du cycle La démocratie pour tous explore la manière dont les émotions structurent nos prises de décision. Ce que l’on ressent détermine ce que l’on voit — ou refuse de voir. Comprendre cela, c’est redonner légitimité aux affects invisibilisés.
Le concert pédagogique de Paul Serri (28 mars) plonge le public dans les tensions, contrastes et fragilités d’œuvres orchestrales bouleversantes. Apprendre à écouter, c’est aussi apprendre à reconnaître ce que la musique dit des émotions collectives.
EN MARS, RÉAPPARAÎTRE ENSEMBLE
En mars, le Théâtre de la Concorde fait réapparaître celles et ceux que la démocratie oublie trop souvent.
Parce qu’aucune société ne peut se tenir debout si elle accepte que des existences s’effacent.
Parce que ce que nous choisissons de voir – et ce que nous refusons de voir – dit tout de la santé de notre République.
Rendre visible ce qui tremble.
Honorer ce qui résiste.
Raconter ce qui n’a jamais été raconté.
C’est ainsi que le commun se reconstruit.
C’est ainsi que la démocratie respire.